Monsieur
le Maire du 1er arrondissement de Paris,
Monsieur le Maire de Saint Etienne de Saint Geoirs,
Mesdames et Messieurs les Elus,
Madame la Directrice des Musées de France,
Monsieur le Directeur honoraire des Musées de France,
Madame la Conseillère,
Madame la Présidente dhonneur,
Madame la Présidente,
Mesdames, Messieurs,
Rose Valland avait la passion de lart, la passion des œuvres, la passion de son métier de conservateur, la passion de lhistoire, la passion de la vie.
Dimanche, sous la pluie qui battait le parvis des Droits de lhomme, devant les survivants, les témoins, les représentants des déportés et de leurs familles, devant les autorités de lEtat, devant nos concitoyens et devant les jeunes, le Président de la République a exprimé lhommage de la nation à toutes celles et à tous ceux qui ont connu la déportation, à toutes les victimes de la barbarie et à tous les Résistants, les hommes et les femmes de France ou dailleurs, qui se sont levés pour rendre à la France son honneur et son destin.
Rose Valland était de ce combat. Elle y a pris toute sa part. Elle est entrée en Résistance comme elle a vécu, avec une constante discrétion et une très grande efficacité. Avec cette conscience du devoir impérieux de laction, de lexigence de vérité et de responsabilité, rappelée le 27 janvier dernier, dans le froid dAuschwitz, par Madame Simone Veil à loccasion du 60ème anniversaire de la Libération des camps dextermination.
Rose Valland est née en 1898 à St Etienne de Saint Geoirs, dans ces collines de lIsère où résistèrent tant de maquis, non loin dIzieu, où je suis venu rendre hommage, il y a deux semaines, à la mémoire des quarante-quatre enfants martyrs dont jai reçu, au nom de lEtat, une partie des archives. Et la semaine dernière, dans la cour de la synagogue de Tours, nous avons dévoilé, avec Simone Veil et lambassadeur dIsraël en France, une plaque en hommage à ces Justes qui ont ravivé la flamme vacillante de lespérance humaine, de la fraternité et de la justice, au plus profond de la plus vaste tentative de négation de la nature humaine, de cette page si sombre de notre histoire.
Est-ce parce que ses premiers instigateurs, et au premier rang Hitler lui-même, avaient cru un temps à une pseudo-vocation dartiste, qui était vouée à léchec face à lextraordinaire créativité culturelle de la République de Weimar ? Est-ce plus sûrement parce que ce quils nommaient le Kulturkampf était au centre de leur idéologie, de leur folie destructrice et de leur logique concentrationnaire ?
En effet, pour les nazis, lart et la nation étaient indissociables. Et le Reich ne pouvait saccommoder dun art quil nommait « dégénéré », cest-à-dire rejeté hors de lespèce humaine, humilié, anéanti. Comme tous les hommes qui ne répondaient pas aux critères dune « arianité » fantasmée, qui était au coeur de son projet totalitaire.
Lantisémitisme attisait cette conception manichéenne de lart dont il se nourrissait. Mais il ne suffisait pas aux bourreaux de dénoncer et de détruire. Ils voulaient aussi exalter les critères dune nouvelle esthétique, censée incarner la pureté dun Reich destiné à devenir millénaire. Goebbels, le ministre de la Propagande, était plus particulièrement chargé de cette sinistre besogne.
Les nazis ont tenté la fusion totale entre lesthétique et la politique, une esthétique qui épousait leur culte du sol et du sang et glorifiait une tradition relue, déformée, et amputée.
Avant même détendre leur lourd et long manteau noir sur lAllemagne, puis sur la plus grande partie de lEurope, et de précipiter le monde entier dans la guerre, la barbarie nazie a brûlé les livres. Et les oeuvres dart.
La négation du droit de propriété, lun des tout premiers droits imprescriptibles de lhomme, avec le droit à la vie, était inscrite dans la matrice même de son idéologie mortifère. Aussi la spoliation générale des biens de ceux dont tous les droits étaient niés a-t-elle été mise en oeuvre, très tôt, sur une très vaste envergure, avec une grande violence, dès que commença loccupation de la France.
Rose Valland en fut le témoin, dès octobre 1940, lorsque les autorités doccupation allemande décidèrent de réquisitionner le Jeu de Paume pour y installer l « Einsatzstab Reichsleiters Rosenberg » (ERR).
Auparavant, dès la déclaration de guerre, elle avait assisté et participé à la vaste entreprise, décidée et organisée, avec une remarquable prescience de son engagement de Résistant, par Jacques Jaujard, directeur des musées, de dispersion et de mise à labri des collections nationales sur lensemble du territoire, dans les châteaux et les abbayes, à Chambord, Cheverny, Courtalain, Sourches, Brissac, Valençay, Loubejac et Montal. Il fallait éloigner les fleurons de notre patrimoine des combats et les protéger des bombardements.
Et cest au Jeu de Paume que reviennent la plupart de ces oeuvres, traquées et retrouvées par loccupant, aux côtés de celles qui sont systématiquement pillées et enlevées aux collectionneurs, aux marchands dart, aux artistes et aux simples particuliers, dont le seul tort est dêtre juif ou dêtre considérés comme tels par les nazis.
Cest alors que Rose Valland, en lien permanent avec Jacques
Jaujard, qui établit au Louvre, tout proche, son quartier
général, ouvre ici-même Le Front de lArt - pour
reprendre le titre de son livre paru en 1961. Ce livre, vite
épuisé, réédité en 1997 par la
Réunion des musées nationaux, puis à nouveau
épuisé, je souhaiterais quil puisse être, en cette
année de commémoration, mis à la disposition du public,
pour mieux faire connaître cette odyssée des oeuvres dart
dont Rose Valland a scrupuleusement consigné, suivi, puis
retrouvé la trace. Pendant loccupation, au péril de sa vie.
Puis après la Libération, et jusquà son dernier
souffle. Pour transmettre la mémoire, avec une ténacité
sans faille. Car son inlassable détermination navait
dégale que sa remarquable discrétion. Cette
discrétion qui lui valut de demeurer la seule Française au jeu de
Paume, où elle parvint à noter clandestinement le mouvement des
oeuvres, le nom de leurs propriétaires, de localiser leurs destinations,
toutes précisions qui lui permirent ensuite de leur épargner les
dommages dus aux bombardements, puis de les retrouver, souvent elle-même.
Quand elles ne furent pas détruites, comme en ce sinistre jour de
lété 1943 où tant de chefs doeuvre - cinq ou
six cents au moins - volés par les nazis à des familles juives,
furent mutilés, puis jetés aux flammes. Ici, au Jeu de Paume :
des oeuvres de Masson, Miró, Picabia, Valadon, Klee, Ernst,
Léger, Picasso, Kisling, La Fresnaye, Marval, Mané-Katz. Et tant
dautres oeuvres, plus modestes sans doute, dont la destruction
était aussi celle de lhistoire et de la mémoire des
familles dont elles avaient partagé le destin. Rose Valland en fut
lunique témoin. Un témoin gênant. Elle apprit,
plusieurs années plus tard, au cours de lun de ces procès
permis par son témoignage, que la Libération de Paris la
sauvée dune déportation programmée. Elle avait
pressenti quelle avait échappé à la mort plusieurs
fois. Sa discrétion et sa connaissance de la langue allemande lont
sauvée. Son obstination et son astuce aussi. Elle a vécu chaque
jour dans cette « angoissante routine » , en faisant face aux
méfiances et aux accusations qui saccumulaient : « je
nai jamais éludé ces interrogatoires bien que ce fût
fort désagréable
» écrit-elle pudiquement
dans son livre.
Lénergie et lhabileté
quelle a déployées après la guerre en faveur du
retour et de la restitution des oeuvres dart saisies, ont joué un
rôle inestimable pour la sauvegarde du patrimoine artistique de notre
pays. Et pour la transmission de la mémoire des familles
spoliées.
Les informations réunies par Rose Valland et aujourdhui conservées aux archives des Musées de France, ont été déterminantes pour retrouver les oeuvres, après la guerre et jusquà nos jours. Et ce travail continue, fidèle à son inspiration.
Avec la Commission de récupération artistique et ses homologues alliés, elle a mené dinlassables investigations pour récupérer ou connaître le sort des oeuvres qui ont quitté la France durant lOccupation. De retour à Paris, elle a organisé en 1953 le Service de protection des oeuvres dart à la direction des musées de France. Elle y a témoigné, jusquà sa mort, dun zèle infatigable, multipliant les recherches, démêlant avec perspicacité lécheveau permettant de retrouver et de rendre les oeuvres.
Oui, le courage et le dévouement de cette femme héroïque ont largement contribué à rendre possible la restitution de plus de 45 000 oeuvres dart aux familles qui en avaient été dépossédées et à leurs ayants droits.
Ce vaste mouvement de restitution a permis le retour en France de ces oeuvres, dont certaines furent offertes par les familles reconnaissantes à divers musées français. Hélas, un certain nombre d'oeuvres restent encore aujourdhui en déshérence, parce quelles nont pas été réclamées ou parce que les données historiques permettant den reconstituer le pedigree font défaut. Au cours des dernières années, un travail considérable a été entrepris grâce au courage et à la sagacité de certains chercheurs et grâce aux services de lEtat, notamment ceux du Ministère de la Culture ; grâce aussi aux missions spéciales : la mission d'étude sur la spoliation des Juifs en France, présidée par Monsieur Jean Matteoli, la Commission d'indemnisation des victimes de la spoliation, présidée par Monsieur Pierre Drai et la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, présidée par Madame Simone Veil.
Ces nouveaux efforts et ces recherches nouvelles ont heureusement abouti à la restitution d'une soixantaine d'oeuvres depuis 1994, essentiellement à des ayants droit de galeristes ou de collectionneurs.
Les notes prises par Rose Valland durant loccupation au Jeu de
Paume ont joué un rôle essentiel dans ces travaux. Des travaux
didentification qui se poursuivent encore aujourdhui, de
façon minutieuse et parfois obscure, en permettant le retour aux ayants
droit doeuvres aussi prestigieuses que certains Nymphéas de Monet,
mais aussi, encore tout récemment, une pièce de vitrail ou un
objet mobilier, sans doute modestes au regard de lhistoire de lart,
mais chargés dune lourde signification et dune forte
émotion, au regard de lhistoire du monde, de la mémoire des
familles et du souvenir des disparus. Et surtout, de la justice et de la
dignité humaines.
La plaque que nous venons de dévoiler vient
témoigner enfin de la reconnaissance due à cette actrice
irremplaçable de la vie des musées, à cette grande
Résistante, à cette Française héroïque,
à cette femme exceptionnelle et exemplaire.
Je suis heureux que notre hommage se joigne aujourdhui à celui de son village et de son département natals, où elle fut inhumée dans la plus grande discrétion, après sa mort, le 18 septembre 1980, à lâge de quatre-vingt deux ans. Quel plus beau symbole en effet, que de donner son nom, comme vous lavez fait, à un collège ? Quel plus beau message pour les jeunes générations ?
Oui, son souvenir est aujourdhui plus vivant que jamais, grâce notamment à laction de lassociation « Rose Valland » fondée par Danièle Delaruelle-Depraz et présidée par Jacqueline Barthalay, que je tiens à remercier.
Rose Valland a agi pour sauver la part de sens, la part déternité qui saccroche à chaque oeuvre dart. Cest cette part là que les nazis voulaient arracher à lhomme après lavoir détruit. Cest cette part qui survit aujourdhui dans chacun des musées, dans chacune des collections, qui senrichissent des oeuvres préservées et retrouvées grâce à elle. Notre hommage est dédié, selon linspiration et les termes mêmes de Rose Valland « à tous ceux qui luttèrent pendant la dernière guerre pour sauver un peu de la beauté du monde ».
Je vous remercie.
photo : Didier Plowy/MCC